Le 22 septembre 2026, à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, Donald Trump a annoncé que son administration utiliserait désormais le terme « superintelligence » à la place d’intelligence artificielle, estimant que le mot « artificiel » donnait à tort l’image d’une technologie factice.

Changer l’étiquette ne change pas l’outil.

Dans une chancellerie, la question reste celle que nous nous posions la veille du discours : que fait cette technologie de notre travail ? Deux réponses circulent. Elles n’ont pas la même portée.

Automatiser : rendre au diplomate son temps

La première fonction de l’IA consiste à prendre en charge, en partie ou en totalité, les tâches répétitives. Une ambassade en produit beaucoup. La revue de presse quotidienne du pays hôte, le premier jet de traduction d’un article du Nikkei, les notes verbales de routine pour un renouvellement de carte diplomatique ou une demande d’exonération, le compte rendu d’une réunion à partir de notes manuscrites.

Ce travail ne disparaît pas. Il change de nature. Rédiger devient relire.

Le gain se mesure en heures, et ces heures ont une destination précise : les dossiers qui demandent de la concentration. Préparer un entretien avec un parlementaire, analyser l’évolution d’une position sur un vote à l’ONU, rencontrer un investisseur.

Une nuance s’impose dans notre métier. L’automatisation y est rarement totale. Une note verbale engage l’État qui la signe. Une formule de courtoisie inadaptée, un titre protocolaire erroné ou une date fausse peuvent créer un incident que vingt minutes de relecture auraient évité. Automatiser exige donc déjà de savoir ce qu’est une bonne note verbale.

Augmenter : penser avec la machine

La seconde fonction va plus loin. Il ne s’agit plus de déléguer, mais de travailler avec l’outil pour produire davantage et mieux.

Avant une visite ministérielle, un conseiller peut demander à l’IA de jouer le rôle de son homologue du pays hôte et de formuler les objections probables. Sur un projet de résolution multilatérale, il peut lui faire comparer trois versions successives et repérer les glissements de vocabulaire, comme le passage de « se félicite de » à « prend note de ». Ces glissements disent tout de l’état d’une négociation. Pour un discours, il peut tester plusieurs angles en une heure au lieu d’une journée.

C’est un brainstorming permanent, disponible à toute heure, avec un interlocuteur qui ne se lasse jamais.

Le piège du multiplicateur

On entend souvent que l’IA multiplie ce qui existe déjà. L’image est séduisante. Elle est incomplète.

Les études disponibles montrent un résultat inattendu. Dans une entreprise de service client étudiée par des chercheurs de Stanford et du MIT, l’IA a fait progresser la productivité des employés débutants de 34 %, contre un effet presque nul chez les plus expérimentés. L’outil a transmis aux novices une partie du savoir-faire des meilleurs.

Transposé à une ambassade : un jeune attaché peut aujourd’hui produire en une heure une note d’analyse qui ressemble à celle d’un conseiller chevronné.

Une autre étude, menée par Harvard auprès de consultants du Boston Consulting Group, apporte la suite de l’histoire. Sur les tâches que l’IA maîtrise mal, ceux qui l’utilisaient se trompaient plus souvent que ceux qui travaillaient seuls. La machine produisait un texte convaincant et faux, et ils ne le voyaient pas.

Prenons un cas concret. L’IA rédige des éléments de langage sur un différend territorial en Asie. La formulation proposée reprend, mot pour mot, la terminologie de l’une des parties. Le débutant lit un texte fluide et bien construit. Le diplomate expérimenté y voit une prise de position que son pays n’a jamais adoptée.

Voilà la vraie ligne de partage. L’IA relève le plancher pour tout le monde. Le plafond, lui, dépend de celui qui tient l’outil. L’expertise ne sert plus à produire : elle sert à juger, à corriger et à aller là où la machine ne sait pas aller.

Ce que nos ministères doivent en tirer

La conclusion pratique va à contre-courant de l’enthousiasme ambiant.

Les jeunes diplomates doivent d’abord apprendre sans l’IA. Rédiger seuls leurs premières notes verbales, leurs premiers télégrammes, leurs premières analyses. Un agent qui n’a jamais écrit une note ne saura pas relire celle que la machine lui propose. On formerait alors des relecteurs incapables de relire.

L’expertise devient le capital à protéger. Elle se transmet par le compagnonnage, par la correction patiente d’un chef de poste, par l’erreur commise puis comprise. Aucun abonnement ne la remplace.

Le danger n’est pas que l’IA remplace les diplomates. Il est que les diplomates cessent d’apprendre ce que l’IA fait à leur place.

Dans dix ans, qui saura encore relire ce que la machine aura écrit ?


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