Le 9ᵉ Congrès panafricain, tenu à Lomé du 8 au 12 décembre 2025, marque une inflexion doctrinale majeure dans l’histoire du panafricanisme contemporain. Loin d’un exercice commémoratif ou symbolique, il consacre le passage d’un panafricanisme fondé sur la proclamation des principes à un panafricanisme conçu comme une architecture stratégique, structurée, institutionnalisée et orientée vers la mise en œuvre.

Face à un environnement international caractérisé par la multipolarité conflictuelle, la fragmentation normative et la concurrence des puissances, le Congrès affirme que l’unité africaine ne peut plus être seulement déclarée : elle doit être organisée, dotée de mécanismes de suivi, inscrite dans le temps et portée par des institutions identifiées.

Cette évolution repose sur quatre piliers interdépendants — politique et diplomatique, économique, culturel et mémoriel, narratif et d’influence — et trouve sa traduction concrète dans six décisions majeures, dont la coordination confiée au Togo, la création d’un comité de suivi, l’institutionnalisation du Congrès tous les cinq ans, la création d’un bureau permanent, et l’engagement d’actions multilatérales structurantes, notamment au niveau des Nations Unies 

Le Congrès de Lomé apparaît ainsi comme un moment de clarification stratégique : le panafricanisme n’y est plus invoqué comme une mémoire mobilisatrice, mais assumé comme un instrument de souveraineté collective, de projection et de transformation.

Le 9ᵉ Congrès panafricain, tenu à Lomé au Togo, du 8 au 12 décembre 2025, n’a pas été conçu comme un exercice commémoratif. Il s’est voulu un moment de clarification stratégique et de projection collective. Dès son discours d’ouverture, le Président du Conseil de la République togolaise, S. E. M. Faure Essozimna GNASSINGBE, a fixé le cap sans ambiguïté:« Ce 9ᵉ Congrès panafricain n’est pas une commémoration. Il est un tournant. »

Cette affirmation résume l’esprit de Lomé. Elle acte une rupture avec une tradition où le panafricanisme était souvent convoqué comme mémoire politique ou horizon moral. À Lomé, il devient un outil structurant d’action politique, économique et culturelle, pensé pour répondre aux réalités du XXIᵉ siècle et appelé à s’inscrire dans la durée institutionnelle.

Le diagnostic posé par les autorités togolaises est sans concession. Le monde contemporain est entré dans une phase de multipolarité conflictuelle, marquée par la rivalité entre grandes puissances, l’affaiblissement du multilatéralisme classique, la fragmentation des normes et la reconfiguration permanente des alliances.

Dans ce contexte, l’Afrique ne peut plus se permettre l’atomisation stratégique ni la dispersion diplomatique. Le Président du Conseil souligne :« Le panafricanisme n’est plus un luxe idéologique. Il est une nécessité stratégique pour notre continent et pour ses diasporas. »

Cette approche trouve une traduction concrète dans la décision de transmettre formellement la Déclaration finale du Congrès à la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de l’Union africaine, ainsi qu’aux organes et mécanismes pertinents de l’Union, afin qu’elle irrigue les processus décisionnels continentaux 

L’une des contributions majeures du Congrès réside dans le rejet explicite du panafricanisme incantatoire. Le Président du Conseil l’a formulé sans détour : « Le panafricanisme que nous appelons de nos vœux n’est pas celui des slogans. C’est un panafricanisme pragmatique, exigeant et structuré. »

Cette citation constitue le cœur doctrinal du Congrès. Elle oppose clairement deux logiques :

  • le panafricanisme de proclamation, fondé sur l’énoncé de principes, la répétition de mots d’ordre et l’invocation de l’histoire ;
  • le panafricanisme d’architecture, fondé sur la structuration d’outils, de mécanismes, d’institutions et de processus décisionnels.

La Déclaration finale confirme cette exigence de méthode en soulignant que l’unité africaine ne peut plus rester au stade de l’intention politique, mais doit se traduire par des dispositifs concrets, opérationnels et mesurables. L’unité africaine ne peut plus être seulement affirmée ; elle doit être organisée, outillée et mise en œuvre.

Cette rupture méthodologique se matérialise institutionnellement par plusieurs décisions structurantes :

  • la création d’un Comité de suivi, chargé d’assurer la continuité et la cohérence des engagements pris à Lomé ;
  • la périodicité quinquennale du Congrès panafricain, rompant avec l’irrégularité historique ;
  • la création d’un bureau permanent du Congrès panafricain, dont les modalités d’accueil feront l’objet de consultations entre États et parties prenantes.

Le panafricanisme d’architecture devient ainsi une ingénierie politique organisée, dotée d’outils de pilotage et de mécanismes de redevabilité.

À Lomé, le panafricanisme change ainsi de nature : il devient une ingénierie politique, soumise à des impératifs de cohérence, d’efficacité et de résultats.

1. Architecture politique et diplomatique

Le Congrès a placé la réforme du multilatéralisme au cœur de sa réflexion. Cette orientation se traduit notamment par la demande faite à la République togolaise de saisir l’Assemblée générale des Nations Unies en vue de l’adoption d’une résolution sur les réparations et les restitutions, inscrivant ainsi la mémoire africaine dans l’agenda normatif international 

Les travaux de commission ont prolongé cette réflexion en insistant sur la nécessité d’une coordination accrue des positions africaines, condition préalable à toute influence durable et crédible sur la scène internationale. « Sans cohérence diplomatique, il n’y a pas de souveraineté collective. »Rapport de commission – Gouvernance mondiale

La coordination du suivi des décisions a été confiée au Togo, en collaboration avec la Commission de l’Union africaine, les États africains et les institutions de la diaspora, consacrant un leadership assumé et une responsabilité politique claire.

2. Architecture économique : structurer la transformation

Sur le plan économique, le Congrès a clairement rompu avec les logiques de dépendance et d’extraversion. La Déclaration finale affirme explicitement que le développement du continent ne peut être envisagé sans transformation locale des ressources et sans maîtrise des chaînes de valeur. « Le développement de l’Afrique ne peut plus être pensé hors de la transformation locale de ses ressources et de la maîtrise de ses chaînes de valeur. »Déclaration finale du 9ᵉ Congrès panafricain

La table ronde économique des diasporas illustre cette approche pragmatique. Elle consacre la diaspora non plus comme simple symbole identitaire, mais comme acteur structuré de l’investissement, du financement et de l’ingénierie économique. « La diaspora africaine constitue un levier stratégique majeur pour le financement et l’industrialisation du continent. »Communiqué – Table ronde économique des diasporas

3. Architecture culturelle et mémorielle

Sur le plan mémoriel, le Congrès a franchi un seuil décisif en soutenant l’institutionnalisation d’une Journée panafricaine de la mémoire, dédiée aux victimes de l’esclavage et de la colonisation. Les États africains, l’Union africaine, la CARICOM et la CELAC sont invités à en définir conjointement la date annuelle, traduisant une approche véritablement transcontinentale de la mémoire 

4. Architecture du récit et de l’influence

La maîtrise du récit africain est affirmée comme un levier stratégique. En inscrivant les décisions du Congrès dans des cadres multilatéraux, institutionnels et médiatiques, Lomé consacre le récit comme instrument de puissance douce, au service de la souveraineté narrative du continent.

Le test décisif : la mise en œuvre

L’élément le plus politique du Congrès réside sans doute dans l’exigence de mise en œuvre. La Déclaration finale est sans équivoque : « Les résolutions adoptées doivent entrer en application sans délai, avec l’implication des États, des diasporas et des Afro-descendants. »

Cette injonction scelle le passage du Congrès à l’action et constitue le véritable critère de crédibilité du panafricanisme d’architecture.

La crédibilité du panafricanisme d’architecture repose désormais sur l’exécution. À cet égard, la mise en place d’un Comité de suivi, la coordination confiée au Togo, et la périodicité du Congrès constituent autant de garde-fous contre l’essoufflement post-déclaratoire, et traduisent une volonté assumée de continuité politique.

Du verbe à l’architecture

En définitive, le 9ᵉ Congrès panafricain marque une inflexion historique. Les discours du Président du Conseil, la Déclaration finale et les travaux des commissions convergent vers une même orientation : le panafricanisme du XXIᵉ siècle ne peut plus se limiter à l’énoncé de principes. Il doit désormais être pensé, organisé et exécuté comme une architecture stratégique, capable de produire des effets concrets et durables.

Il faut passer du discours à l’institution, de l’émotion à la méthode, du symbole à l’architecture.

À Lomé, le panafricanisme cesse donc d’être un horizon incantatoire. Il devient un système organisé, doté de rythmes, d’organes, de responsabilités et de leviers d’action, conçu pour inscrire durablement l’Afrique et ses diasporas comme acteurs stratégiques du monde contemporain.

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